Mamadou, mon ami

Depuis quelques jours, on raconte l’arrivée de plusieurs cadavres sur les plages de Zarzis. Elles étaient toutes de personnes noires. On dit aussi que ce sont des « brûleurs » qui essayant de joindre l’Europe partant de la Libye, se seraient échoués lors de fortes tempêtes.

Touts les gens au courant de mes marches sur les plages, m’avaient demandé, si j’avais trouvé ma part de naufragés. Ils le disaient en rigolant, mais, je ne rigolais pas du tout. Je rencontre chaque jour des dizaines de cadavres de tortues et de dauphins, et ça me fait à chaque fois beaucoup de peine, que dire alors de mes confrères dans l’espèce !! En vérité, j’avais en permanence une angoisse au ventre et me suis préparé à une éventuelle rencontre avec un des naufragés. Avec le temps, j’étais déçu, et me demandais, pourquoi je n’en trouve pas, moi, le maraudeur des plages, moi, qui suis prédisposé à les bien accueillir et respecter morts ou vivants. Sans cynisme, je souhaitais cette rencontre car elle fermerait la boucle de mes trouvailles. Au début les vagues m’avaient rapporté les objets de la déconstruction du Nord, puis les messages humains en bouteilles renfermant la détresse, le désarroi et le peu de communications entre les gens, et pus en fin, une victime en chair et en os, de la ruée vers l’occident.

Je l’avais vu de loin, au début je l’avais pris pour une tortue retournée sur sa carapace et quand je me suis rapproché doucement assourdis par les battements de mon cœur, j’ai constaté que c’était bien lui mon ami Mamadou. Enfin il est là, retourné sur son ventre, couvert par les algues jusqu’aux genoux et sur le sommet de la tête. De taille moyenne, un corps bien proportionné et musclé, les vagues et le soleil avaient bien tanné sa peau qui avait une couleur noir beige, dans une beauté dont seul Dieu est capable. Très ému, mais lucide, j’ai lu sur lui plusieurs versés du Coran, en bon musulman, j’ai formulé des prières à Moise, au Christ et les Dieux animistes, afin que Mamadou soit béni par son apôtre et son âme retrouve la paix. Tout de suite après, je n’ai pu m’empêcher de crier ma colère à faire trembler la plage, contre cette nouvelle forme de destruction de masse dont les démunis en sont les victimes.
J’ai refusé de prendre des photos de mon ami, car son corps, son esprit et sa beauté, appartiennent à l’éternité et à Dieu le tout puissant.
A ma grande surprise, les fonctionnaires de la Garde Nationale et la Protection Civile, appelés sur mon portable, étaient visiblement très émus et compatissants malgré le grand dérangement et désagrément que ce genre d’interventions leur cause.

Le soir à la maison, j’ai commandé un bon repas pour toute la famille que je n’avais informé qu’après quelques jours de ma rencontre avec mon ami Mamadou. Ce soir là, j’étais heureux que mon ami ne dorme plus dans le froid.

Lihidheb mohsen
4170 Zarzis Tunisie
11.08.2002