Informations obtenues à Saloum auprès des migrants en provenance de Libye
Mission du 17 au 24 mars 2011

Par Roméo Ntamag

1-Situation générale

La Libye depuis plusieurs années est plus que l’Algérie et le Maroc, une destination
privilégiée pour des milliers de migrants venus d’Afrique Noire ou d’ailleurs.
Ceci s’explique par la position géographique de la Libye qui d’une part permet à
certains migrants d’accéder rapidement aux côtes italiennes en empruntant des
barques de fortune et d’autre part à une grande majorité de migrants venus de plus
d’une vingtaine de pays à exercer des emplois, en tant que journaliers, employés de
petits commerces appartenant à des Libyens et même en tant que domestiques.

2-Pays d’origine

Les migrants présents ou qui sont passés par Saloum depuis le début de la crise sont
estimés à plus de 17.000, originaires de vingt cinq pays environ dont 18 de l’Afrique
subsaharienne.
Les principales langues parlées sont l’Arabe, le Français et l’Anglais, en notant que
certaines communautés présentes ont en leur sein des langues qui leurs sont propres
c’est le cas par exemple des maliens (Bambara), des Congolais (Lingala) pour ne citer
que ceux-là.

3-Situation administrative

Il est à noter que 70% de migrants présents à Saloum n’ont pas de passeport, ils auraient
pour la plupart emprunté des chemins clandestins à travers le désert pour entrer en
Libye.
Ceux venus d’Afrique centrale (Cameroun et RDC) et ceux venus d’Afrique de l’Ouest
(Mali, Niger, Ghana, Togo, Bénin, Guinée Conakry, Burkina Faso etc.) ont pour principal
point de passage le Niger.
Le trajet pour la majorité est : Agadez(Nord du Niger) – Arlit (Nord du Niger) – traversée
du désert du Ténéré (Janet) ensuite ville d’entrée Sebha (Libye).

Les tchadiens venants de toutes les villes vont directement en Libye sans passer par un
autre pays, ils entrent aussi par Sebha.
Erythréens, Ethiopiens, Kenyans passent par le Soudan qui fait aussi frontière avec
la Libye en passant par le désert.
Cette absence de papiers d’identification est l’une des principales causes du retard des
rapatriements de certains vers leurs pays d’origine.

Ainsi, ils sont obligés de se faire enregistrer auprès de certaines organisations présentes
et chargées de faire des RLF (rapprochement des liens familiaux), les informations
collectées sont ensuite retransmises aux différentes représentions diplomatiques pour
l’établissement de laissez passer qui leur permettront finalement d’être inscrit sur les
listes des personnes prêtes à être rapatrier.

Ces procédures prennent surtout trop de temps pour certains pays ayant un grand
nombre de migrants présents, c’est le cas du Tchad avec presque 90% migrants
n’ayant aucun papier d’identification.

4-Le mouvement migratoire vers l’Egypte

Pendant les deux premières semaines qui ont suivi la crise en Libye, les arrivées des
migrants à Saloum se faisaient de façon massive en groupe de cent à cinq cent
personnes, actuellement, on assiste à quelques arrivées de groupes de cinq à dix
personnes, notamment des personnes qui sont restées cachées dans des maisons,
ceux qui attendaient de recevoir leur dernier salaire, ceux qui souhaitaient
récupérer leur argent donner à un ami car ne pouvant le garder eux- même enfin
ceux qui espéraient que les choses allaient s’améliorer pour qu’ils reprennent les
activités quotidiennes mais qui, ont finalement pris la décision de retourner au pays.
Il est à noter que les migrants ressortissants du Tchad et surtout ceux d’Afrique de
l’Ouest ont en Libye des parrains du même pays qu’eux, ce sont leurs conseillés,
ils veillent également à ce que l’argent que gagnent leurs protégés ne soit pas
dépensé inutilement, d’après les migrants, ce sont ces personnes qui gèrent des
réseaux d’envoie d’argent en dehors des firmes connues telles
(western union ou money gramm.)

Parmi les migrants présents, on ne note pas spécifiquement des traces de coups
reçus, de séquelles psychologiques, ou même de blessures très graves. Il y’a tout
de même des cas isolés de blessures graves par balles.
Après plusieurs jours de discussions avec certains d’entre eux, le constat
reste le même :

-   70% ont eu peur de se faire tuer pendant le conflit et on décidé de sortir
de la Libye
-   3% ont reçu des menaces dans des quartiers où ils vivaient
-   2% ont des blessures par violences ou par balles surtout pour ceux vivant
dans la ville de Bengazi où la chasse aux noirs avait été lancée, étant accusés
d’être des mercenaires à la solde du régime en place.

Pour finir, les migrants pensent qu’au moins 25% des leurs restent bloqués dans les
différentes villes Libyennes, pour certains ne pouvant sortir car n’ayant pas de
moyens financiers, ne pouvant trouver des véhicules pour les transporter et
enfin étant situés dans les zones contrôlées par des rebelles et pour d’autres
souhaitant volontairement rester pour reprendre leurs activités une fois
le conflit terminer.

Unanimement, c’est avec un énorme regret qu’ils sont obligés de fuir la Libye,
c’était pour eux le pays où ils avaient une activité et pouvaient grâce à l’argent gagné
subvenir aux besoins des familles restées dans les pays d’origine.

Si le régime en place est renversé, alors ils sauront qu’ils ont tout perdu car, les gens
vont piller leurs biens, dans certaines villes, il sera très difficile pour les noirs de
s’établir, de circuler et même de trouver des petits boulots comme ils en avaient
puisque pour une grande partie des rebelles les noirs aujourd’hui en Libye sont
considérés comme des mercenaires, mais, si les choses tournent en faveur de
Kadhafi, 60% comptent y retour dans les prochains mois.

5-Conditions de vie et de travail en Libye avant la crise

On croirait à priori que tous les migrants présents en Libye sont des candidats
potentiels à l’immigration irrégulière ou encore des futurs candidats le temps
de se faire un peu d’argent comme cela est de coutume au Maroc.
Curieusement, la Libye depuis une dizaine d’année, voir une quinzaine, est
devenue au même titre que certains pays riches du tiers monde, un pays de
destination surtout pour des migrants venus d’Afrique subsaharienne, du Nord,
de l’Est, d’Asie, du Moyen Orient.

Les migrants venus d’Asie, du Mali, du Niger, Soudan et Tchad tiennent pour
certains des boutiques leur appartenant ou appartenant à des Libyens et parfois
travaillent comme employés de maison dans des grandes résidences Libyennes.

Il existe aussi en Libye, une énorme demande de main d’œuvre dans certaines
domaines spécifiques tels que : la construction (carrelage, peinture) secteurs où
sont majoritairement employés des migrants à la recherche d’un pécule afin de
continuer leur projet migratoire vers l’Europe. Ces migrants sont majoritairement
originaires d’Afrique Centrale et d’Afrique de l’Est.
(Cameroun-Nigeria-RDC-Érythrée-Ghana)

70% d’entre eux ont des notions de bases de la langue arabe, ce qui peut nous
faire penser qu’ils ont séjournés en Libye au moins pendant deux années voir plus
il y a aussi une centaine de familles dont les membres sont originaires en majorité
du Tchad, de l’Erythrée, et du Kenya. La grande majorité de migrants candidats au
départ pour l’Europe vivent soit à Tripoli ou dans des villes de la région de l’Ouest
à Bengazi bref dans la région de l’Est, il y’avait beaucoup de familles Tchadiennes,
Erythréennes, Soudanaises et des chercheurs d’emplois.

Quelques statistiques :
-   70 % de migrants présents à Saloum viennent de Bengazi et 30% des autres
villes de la Libye
-   50% d’entre eux ont émigré en Libye pour y trouver un emploi
-   15% ne considèrent la Libye que comme une étape obligée avant l’Europe
-   35% sont nés en Libye

6-Perspectives

Tous sans distinction souhaiteraient retourner le plutôt possible dans leur pays.
Ce désir est très souvent à l’origine de tensions intracommunautaires quotidiennes
dans le camp car, certains migrants n’acceptent pas que certaines personnes arrivées
a prés eux soient rapatriés au pays en premiers, via Matrouh, Alexandrie ou le Caire.

C’est surtout sur ce point et sur la diffusion des informations auprès des personnes
non enregistrées que notre travail d’outreach a été important car, à l’arrivée à
Saloum le constat a été aussi tôt fait : la majorité des migrants ne savaient même pas
pourquoi toutes les organisations internationales et ONG étaient là, ils n’étaient en
aucun moment informés des procédures à suivre pour être rapatriés. De plus,
ils avaient des besoins spécifiques et des préoccupations qui ne remontaient pas
au niveau de la réunion de coordination qui se tenait tous les jours à 11h 30.

Ils avaient besoin d’être rassurés, d’avoir des informations relatives à leurs
différentes représentations diplomatiques et surtout de discuter avec des
personnes pouvant les aider à préparer leur retour au pays car, même si pour
certains à travers leurs énormes bagages on pouvait savoir qu’ils avaient pu gagner un
peu d’argent pendant leur séjour en Libye, l’idée de retourner au pays d’origine à
un moment qu’ils n’ont pas choisi était difficile à supporter.

Ils restaient longtemps au téléphone avec des parents restés dans le pays d’origine,
ayant vécu pareille situation auparavant, je peux dire avec certitude qu’ils préparaient
le terrain et essayaient tant bien que mal de faire comprendre aux parents qu’ils
n’avaient pas le choix, sinon ils seraient restés en Libye